La Nature mère : une sensibilité japonaise face à l’écologie occidentale

Il est toujours enrichissant de découvrir une autre manière de penser afin de mieux comprendre la sienne. Ici, je voudrais apporter à la sensibilité occidentale un point de vue japonais sur la frontière du vivant, ainsi que sur notre empathie envers les autres êtres vivants, dans l’espoir d’ouvrir un dialogue entre deux modes de pensée — occidental et oriental — qui se distinguent souvent dans leur manière d’aborder ces questions.

(1) La ligne de démarcation entre l’être humain et les autres êtres vivants

Comparé à l’Europe et aux États-Unis, le Japon ne connaît pas un essor aussi marqué des mouvements végétariens ou écologistes.

Tout en réfléchissant aux raisons de cette différence, examinons tout d’abord la manière de penser, dans le monde occidental, des personnes qui ont fait le choix de ne pas consommer de viande animale. Autrefois, même si l’on pouvait éviter de manger la chair de certains animaux pour des raisons religieuses, il semble que l’on ne refusait pas de consommer de viande au nom de la lutte contre la maltraitance animale.

Cependant, lorsqu’il s’agit des véganes (végétaliens stricts), dont on parle parfois ces dernières années, leur position repose sur une philosophie selon laquelle ils s’opposent, par principe, à toute forme d’exploitation des animaux : que ce soit pour l’alimentation, les vêtements, les ornements, etc. Ils déterminent leurs actes en fonction de ce principe.

Si ces comportements se ressemblent tout en présentant des différences, cela dépend finalement de l’endroit où l’on trace la frontière de ce qui constitue une vie digne de valeur — plus précisément, de quels êtres vivants sont considérés comme capables d’émotions.

À l’époque de la Renaissance, le monde était conçu comme une hiérarchie verticale, telle que celle-ci :

(haut) Dieu → Anges → Humains → Animaux → Plantes → Minéraux (bas)

Dans cette vision du monde, seuls les êtres humains pouvaient se déplacer sur cette échelle : en accomplissant de bonnes actions, ils se rapprochaient des anges ; en commettant le mal, ils risquaient de déchoir jusqu’au rang des animaux. Autrement dit, l’être humain était considéré comme un être susceptible de transformation, ce qui lui conférait une valeur particulière.

Dans cette conception anthropocentrique, une rupture absolue séparait l’homme de l’animal, et l’on ne reconnaissait aucune valeur comparable à la vie humaine chez les animaux. On ne pensait pas que les animaux possédaient des émotions, et l’on ne prêtait pas attention à la manière de les traiter.

Rappelons ici une anecdote concernant la baleine. Autrefois, un événement a suscité chez les Japonais un certain malaise face à ce type de démarcation. Il s’agit de la baleine, que les Japonais ont l’habitude de consommer encore aujourd’hui. Lorsque Greenpeace attaqua des navires baleiniers pour protester contre la chasse à la baleine, ses membres affirmèrent : « La baleine n’est pas un poisson, c’est un mammifère. »

Les mammifères sont des vertébrés, catégorie qui inclut également les êtres humains. C’est pourquoi tuer une baleine fut considéré comme un acte cruel. Leur raisonnement reposait donc sur une séparation entre poissons et animaux, mais aussi sur une division supplémentaire entre les vertébrés — incluant l’homme — et les autres animaux.

De même, devenir végétarien revient à tracer une frontière entre tous les animaux et les plantes. La cruauté ressentie lorsqu’on met fin à une vie semble ne concerner que les animaux : il paraît qu’on n’éprouve pas la même émotion envers les poissons ou les végétaux.

Et alors, qu’en est-il des insectes ?
Sur ce point, même parmi les véganes, les avis semblent diverger. Certains estiment qu’il faut s’y opposer, puisque les insectes aussi sont des êtres vivants et qu’il est donc injustifiable de les tuer. D’autres, au contraire, pensent qu’il faudrait les utiliser afin de faire face, par exemple, à la crise alimentaire mondiale.

Ainsi, en observant cette évolution, on comprend que la ligne de séparation qui, à l’époque de la Renaissance, était tracée entre l’homme et l’animal, tend à se déplacer au fil du temps : elle descend progressivement vers les animaux, puis même vers les insectes.

On peut aussi interpréter ce phénomène autrement : l’objet sur lequel l’on projette des émotions humaines s’est élargi. Il fut un temps où cette projection ne concernait que les êtres humains ; elle s’est ensuite étendue aux animaux, et pourrait désormais s’étendre jusqu’aux insectes.

De plus, certaines recherches récentes avancent même que les plantes possèdent des formes d’émotion et communiquent entre elles. Il se pourrait donc qu’un jour arrive une époque où l’on éprouvera également de l’empathie envers les végétaux. Dans une telle situation, même les véganes finiraient par ne plus rien avoir à manger.

Et, en définitive, il semble que le critère déterminant de ce que l’on mange ou de ce que l’on refuse de manger repose sur une question centrale : jusqu’à quels êtres vivants, autres que l’homme, choisit-on de projeter la valeur d’une vie « humaine » ?

(2) La Nature mère chez les Japonais

Au Japon, traditionnellement, les céréales ont constitué l’alimentation quotidienne, et ce n’est qu’à partir de l’ère Meiji, avec la diffusion de la cuisine occidentale, que la consommation de viande s’est véritablement développée.

D’un point de vue historique, on considère qu’en 675, sur la base des préceptes bouddhiques interdisant de tuer des êtres vivants, l’empereur Tenmu promulgua un édit prohibant la consommation de viande, et que cette interdiction aurait perduré jusqu’en 1871, soit quatre ans après l’ouverture du pays aux puissances occidentales.

Cependant, dans la réalité, cette interdiction ne fut pas strictement respectée, et il ne s’agissait pas d’un choix conscient de végétarisme. Il serait plus proche de la réalité de dire que, dans des conditions géographiques et climatiques particulières, les Japonais absorbaient naturellement les protéines animales principalement par le poisson, et les protéines végétales par le soja et le riz.

Ainsi, ce n’est pas parce que l’on projetait des émotions humaines sur les animaux que l’on évitait de manger de la viande. De même, il est probable que l’on ne traçait pas de frontière nette entre l’être humain et les animaux, les plantes, voire même les êtres inanimés.

Dans l’ancienne pensée japonaise, l’homme faisait partie de la nature, et à travers des œuvres poétiques telles que les waka, une culture s’est développée où chanter la nature revenait aussi à chanter le cœur humain.

Plus encore, la nature a souvent été ressentie comme une mère.

Dans bien des cas, elle protège, nourrit, élève avec tendresse ; mais à d’autres moments, elle devient une puissance redoutable qui inflige des châtiments. L’être humain place en cette mère une confiance absolue, et ce sentiment se transforme parfois en une forme de dépendance affective envers la nature.

Au Japon, même si l’on répète sans cesse les mots « écologie », « durabilité » ou « Objectifs de développement durable », ces notions ne semblent pas toujours résonner pleinement. La raison en est peut-être que la relation entre l’homme et la nature y diffère radicalement de celle de l’Occident.

En Occident, l’écologie est importante parce qu’il faut préserver un environnement sain afin de protéger et de maintenir les conditions de vie humaines. On peut ajouter que, dans cette perspective, le protagoniste central reste, en définitive, l’homme.

En revanche, au Japon, la nature demeure une mère bienveillante, malgré ses sévérités éventuelles. Les êtres humains, tout en l’aimant, restent des enfants qui s’abandonnent à elle. Ils croient inconsciemment que, quoi qu’ils fassent, la mère pardonnera toujours, et que son amour est éternel. L’amour envers la mère demeure constant, mais l’homme reste celui qui est aimé, sans être encore pleinement celui qui prend soin.

En Occident, l’homme est premier et la nature seconde ; au Japon, l’homme ne se place jamais au-dessus de la nature.

Sous un autre angle, il n’existe pas de frontière entre l’homme et la nature, ni de séparation tranchée entre animaux, plantes et minéraux : il n’y a pas de découpage clair entre les fleurs, les oiseaux, la lune et le vent, ni entre la montagne et la mer.
Ainsi, si l’on juge inadmissible de tuer un animal pour le manger, il n’est pas si étrange de ressentir qu’il faudrait agir de même envers les plantes, puisqu’elles aussi sont vivantes. Il en va de même pour les poissons ou même les insectes.

De ce point de vue, puisqu’il n’existe pas de ligne de démarcation permettant de distinguer ces êtres, il est en réalité plus difficile de trouver une logique qui les sépare. Cette sensibilité japonaise ne nie en aucun cas l’écologie ou le végétarisme ; au contraire, elle peut contribuer à infléchir quelque peu une pensée souvent trop anthropocentrique.

On pourrait ainsi envisager une écologie plus ample, plus souple. Il ne s’agit pas d’un véganisme réduit au fait de ne manger que des légumes, ni d’une attitude consistant à condamner bruyamment les carnivores jusqu’à détruire des boucheries, mais d’une forme plus douce de végétarisme : un mode de vie où l’on reste parfois omnivore, tout en éprouvant pour les plantes un amour comparable à celui que l’on porte aux animaux.

Cette sensibilité japonaise, qui ne trace pas de « frontière de la vie » entre l’homme et la nature, pourrait devenir l’un des points de départ pour faire émerger une vision du monde plus paisible et plus harmonieuse.

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